Dans quel état j’erre — Chronologie d’un burn out

“Je transitionne en cochant soigneusement tous les clichés possibles!”.

C’est souvent comme cela que je décris avec auto-dérision mon parcours des dernières années. Grosse crise de sens dans mon prestigieux bullshit job parisien, départ à l’étranger et démission, saut à pied joint dans l’entrepreneuriat social, engagement dans de nombreux collectifs, lancement d’une activité freelance, création de tout un nouveau cercle social, militantisme de plus en plus aiguisé, départ de Paris, installation dans un projet collectif en zone rurale.

Et puis j’ai fait un burn out.

C’est sur ce dernier épisode que je reviens ici. Pour finir de le digérer et d’en tirer les apprentissages, et aussi peut-être pour sensibiliser et questionner ceux et celles qui comme moi se sentent invincibles et à l’abri de tout cela :-)

Été, Automne, Hiver 2020 — Prologue d’un surmenage annoncé

Ça y est, j’y suis. Je suis installée à la campagne, maison en coloc, cercle social qui s’étend, engagement dans un tiers-lieu juste à côté. Les collectifs/ associations que je co-porte depuis 2 ans continuent de se structurer. Mon activité freelance se porte bien, les missions affluent, j’en ai 5 en parallèle sur la fin d’année, toutes passionnantes.

— “Mais tu fais combien de trucs en parallèle au juste ?”

— “Haha ! Beaucoup trop, je sais, mais c’est tellement bien!”

Et c’est vrai, j’adore ça. Je surfe allègrement sur ce flot de travail, de projets, d’engagements.

Plus j’en demande à mon cerveau, plus il performe. La diversité des projets et collectifs me permet de créer des connexions, de faire circuler la connaissance. Je me sens en expansion, je prends confiance en moi. J’y trouve du sens, et je me nourris de l’inspiration que me procurent mes acolytes dans toutes ces aventures.

Je n’ai pris qu’une semaine de vacances cet été, mais ça va le faire : j’ai prévu de faire une longue pause à partir de mars, à la fin de plusieurs grosses prestas, et en attendant j’ai confiance dans ma capacité à prendre soin de moi (bonne connaissance de moi, pratique de méditation & introspection, sport quasi quotidien, nourriture saine, cercle amical fort,…).

Et ça tient, pendant des mois, always-on, dans un flot de passion & engagement, qui se transforme subtilement, sournoisement, en une boulimie addictive.

J’attaque l’année avec une grosse fatigue, le covid et l’hiver m’ont mis un peu de plomb dans l’aile. Mon cerveau qui patine un peu. Des connexions que je ne fais plus bien, des trucs importants que j’oublie totalement. Ça m’inquiète un peu, mais ça va le faire, dans une poignée de semaines je vais pouvoir ralentir.

À contre-coeur, je diminue mon engagement bénévole sur POWA, El Capitan, Territoires en Commun, l’Accélérateur de la mobilisation- tout en me promettant d’y revenir dès les premiers instants du printemps quand j’aurai retrouvé un peu plus d’espace.

En cet hiver de couvre-feux covid, notre petit coin de zone-libre attire du monde, chez nous, à El Capitan, dans les autres colocs du coin. Et alors que tant de gens souffrent d’isolement, je me sens en surcharge sociale.

Les insomnies débutent. Alors que m’endormir n’avait jamais été un sujet ces dernières années, cela devient mission impossible. Comme si mon cerveau refusait désormais de s’éteindre le soir. Méditation, tisane, lecture, CBD. J’essaie tout, mais rien n’y fait.

Mes colocs s’inquiètent, me soutiennent avec douceur. Plus qu’une poignée de semaines à tenir et je serai en vacances, ça va le faire.

Je pars quelques jours seule à la montagne, j’y trouve ce que je cherchais — du calme, du vide, de la simplicité. Reposée, je rentre chez moi, finis mes dernières grosses prestas en pilote automatique.

Je pars à ce séminaire de CNV que j’attendais depuis des années. A la question récurrente “comment je me sens”, ma réponse ne varie pas de la semaine : “fatiguée, calme”. Alors que tout le monde bouillonne d’émotions, je ne suis ni joyeuse, ni triste — juste épuisée, et comme anesthésiée.

Que la vie est ironique. À quel moment est-ce que je suis sortie de piste ? Après 7 ans de déconstruction et transition, de connaissance de moi et de changement de mes modes de pensée et d’action, et alors que je prône le ralentissement et le soin de soi comme la meilleure chose à faire dans ce monde malade, m’en voilà un bien piètre exemple.

Je suis dépitée, je me sens désalignée. Je pressens qu’il va me falloir de l’aide pour dénouer tout ça. Je contacte une psy pour commencer un suivi.

Le printemps est revenu, le confinement aussi, mon emploi du temps s’est allégé.

“Le plus dur est passé”. Je commence cette pause que j’attendais et célèbre cette liberté retrouvée. Je prends du temps pour moi. Petit cocon de douceur dans la maison.

Et surtout, je peux enfin à nouveau mettre mon énergie au service des projets & assos que j’ai délaissé ces derniers mois. Ni une ni deux, c’est reparti sur POWA, El Capitan, Territoires en Commun, toute impatiente que je suis de contribuer à ces projets qui m’inspirent, avec ces gens que j’aime.

Quelque chose cloche. Je me rends compte que je ne vibre plus. Calme plat dans mon coeur.

On lance le projet “Génération non sacrifiée” avec POWA, que je rêve depuis deux ans. On atterrit un nouveau mode de fonctionnement auto-géré à El Capitan, que je visualisais depuis un an. Je devrais exulter, mais la joie s’est évaporée. Je suis juste épuisée, d’autant plus que les insomnies reprennent.

Ma psy est brutalement honnête. Un burn out, c’est un cerveau calciné. Toute activité revient à souffler sur les braises et raviver le feu. Et l’anesthésie émotionnelle, mécanisme de protection, durera tant que la température n’est pas sensiblement redescendue, et s’étendra au dela de la sphère du travail.

J’ai le choix : continuer comme ça, prendre des anxiolitiques pour dormir et passer des années dans cet état.

Ou alors prendre la situation au sérieux et tout arrêter.

— “Même les trucs qui me font plaisir, me tiennent à coeur, me font du bien ?” “Oui.”

— “Combien de jours ?” “6 mois, peut-être 12”

  • A quoi bon faire si on ne ressent rien ? Mais quel sens a la vie sans toutes ces choses qui me font vibrer ?
  • Qui suis-je si je ne fais plus rien ? Ai-je toujours ma place dans ce monde ?
  • Comment vais-je nourrir mon besoin de lien, d’appartenance ? Les autres vont-ils continuer à m’accepter, à me considérer ?
  • Si j’arrête tout, vais-je un jour pouvoir reprendre ? Est-ce définitif ? Quelle sera ma vie ensuite ?

Je vacille un peu. Mon cerveau tourne tout seul, à vide, malgré l’espace et le silence. Les insomnies sont toujours là. Peu à peu, le déni s’estompe, la négociation commence.

Je divise mon agenda par deux. Mais c’est encore trop. Puis par deux. Toujours trop.

Plus je me donne de l’espace, plus il m’en faut. Je sens qu’il me faut un horizon d’espace vide, non borné, sans intensité, sans remous, mais j’ai du mal à lâcher, c’est terrifiant.

Poussée dans la dernière ligne droite par des anges gardien(nes) plus lucides que moi, je déconnecte enfin tout. Je ne réponds plus aux messages, j’ignore les invitations. Je lis, je me remets au piano. Je me balade, je range les placards de la cuisine.

Le vide me fait du bien, je savoure cette vie hors du temps.

Je pars à un festival de CNV, et j’y retrouve une abondance d’humains extraordinaires. Mais l’intensité est trop forte pour moi. Mon cerveau me fait mal. Impossible de dormir, de ressentir, mon corps se déconnecte.

Cette fois c’est trop, je prends pour la première fois des anxiolytiques. Ce que je regarde d’abord comme un aveu d’échec se transforme vers un premier pas vers l’acceptation. Je regarde ma fragilité en face, je me donne de l’empathie, j’accepte d’en recevoir. Et c’est immédiat, l’anesthésie se craquèle un peu. Des vagues de joie et de chaleur reviennent, et je retourne chez moi gonflée d’espoir et de gratitude.

Je vis au jour le jour, à un rythme lent.

Je reprends une petite vie sociale. Événements estivaux dans les communes du coin, chantiers participatifs, randos, apéros à El Capitan. Je retiens mon souffle, je ne me pose aucune question, limite mon horizon aux prochaines 24 heures. Cela tient à distance la peur qui m’assaille que mon cerveau soit à jamais endommagé, et que je parte pour des années de reconstruction.

Je pars en vélo faire un bout de l’Altertour, prévu de longue date.

Tiens, je me sens bien. On pédale, c’est simple, joyeux, léger. Pour la première fois depuis longtemps, je dors bien, sans anxiolytique. Je prolonge sur cette lancée. J’ai noyé mon téléphone sous un orage, la déconnection est totale, le lâcher-prise aussi.

De retour chez moi. Pas mal d’agitation à El Capitan, j’en profite tout en restant un peu en retrait, je me préserve. Je me sens reposée, les insomnies ont disparu.

Mais quelque chose de nouveau s’installe. Moi qui ai toujours été du matin, opérationnelle dès le réveil, j’ai toutes les peines du monde à me lever. Moi qui ai toujours eu de l’élan pour tout, tout le temps, je n’ai envie de rien.

Des vagues de tristesse et d’angoisse m’assaillent sans prévenir. Ce calme et cette solitude que je cherche et savoure depuis des mois me terrifie désormais.

J’essaie de me mettre en mouvement, mais c’est comme si mon cerveau ne savait plus hiérarchiser. Prendre la moindre décision est un calvaire, j’y mets une énergie inadaptée. La liberté que je savourais ces derniers mois devient une source d’angoisse. Cet horizon infini qui me faisait du bien il y a quelques semaines m’empêche de percevoir que ce n’est qu’une phase et non la fin de l’histoire.

Je réagis vite. Je demande de l’aide, je me mets en mouvement. J’essaie des trucs, je me plante, ça ne va pas mieux, j’essaie le contraire, je tâtonne. Les ami·e·s sont là, au bout de la rue ou au bout du téléphone, répondent et réagissent même après la longue période de silence qui a précédé. Gratitude pour leur réactivité, leur patience, leur encouragement, leur amour inconditionnel.

Mon cerveau abimé ne produit plus de sérotonine, cette hormone du bonheur que j’avais en abondance depuis toujours et dont je n’avais jamais conscientisé la valeur. C’est donc cela, la dépression.

Je décide de me remettre progressivement un cadre et un horizon, pour retrouver de la stabilité, du sens dans mon quotidien, et itérer un rythme qui me convienne.

C’est léger, subtil, mais je retrouve par moment la joie de faire, de réfléchir, de produire, de co-construire. Le terme “mi-temps thérapeutique” prend tout son sens : 2 à 3 heures par jour, 2 à 3 jours par semaine, et ce même si je sens que je peux faire plus. Après avoir fait l’erreur des dizaines de fois ces derniers mois, je sais que c’est un leurre, un ancien réflexe, un début de frénésie, et que le rythme qui est bon pour moi pour le moment est beaucoup plus lent.

Mon cerveau patine encore un peu et se fatigue vite. Les angoisses déboulent parfois sans prévenir, sans raison. La joie est souvent lointaine, mais si savoureuse lorsqu’elle revient, par petite vague, à l’occasion d’un éclat de rire entre ami.e.s. Le mot d’ordre : m’entourer d’amour et de douceur pour traverser ces moments, le temps que l’équilibre revienne, et que je puisse finir de digérer les derniers mois, d’y remettre du sens, de me réancrer.

En revenant sur le fil des événements, deux choses se dessinent :

>>> Ce surmenage a été la conséquence d’un mouvement de fond bien plus profond, un déficit d’estime de moi, de confiance en moi que je traîne depuis toujours. L’engagement associatif et militant m’a permis de nourrir ces besoins, de grandir de manière saine et joyeuse pendant plusieurs années. Mais l’équilibre est fragile, et une perte de repère, un choc émotionnel, un confinement, ou une simple usure du mécanisme de défense, peut faire basculer une énergie nourrissante en une addiction destructrice, comme cela semble avoir été le cas pour moi. Dans cette situation, une fine connaissance de soi peut être véritablement salvatrice en permettant, seul·e ou avec l’aide d’autres (ami.e.s ou professionnels) de déceler ces mécanismes, de les accepter, de les aimer, de les faire évoluer.

>>> Au cœur de la tempête, je me suis autorisée à tout remettre en question. Et une fois celle-ci passée, je me suis aussi autorisée à me dire que non, je n’étais pas obligée de tout réinventer. J’ai cette chance immense : je sens que mon travail, mon engagement, mon mode de vie, mon militantisme sont à la bonne place et alignés avec mon élan de vie*. Mais pour le savourer de manière saine et équilibrée, je ne pourrais pas faire l’économie d’un travail de toute une vie : celui sur l’estime de moi, la confiance en moi, l’amour de moi. Objectif : petit à petit, m’en rapprocher authentiquement, sans avoir à en chercher des substituts par le travail, le collectif, l’engagement — et ainsi garder ces derniers à leur juste place, celle qui donne juste du sens à mes actions en mettant en cohérence ma lecture du monde et mon humble élan de contribution.

* certain.e.s seront peut-être amené à remettre tout cela en question, et c’est OK — chacun.e son cheminement !

Ces 6 derniers mois n’auront pas été la pause dont j’avais rêvée, remplie d’insouciance et de légèreté. A la place, une expérience immersive dans la vulnérabilité. Oser dire que je ne vais pas bien, que j’ai besoin d’aide. Dépasser cette peur immense, faire confiance aux personnes qui m’entourent, réaliser qu’ils et elles m’accompagnent comme je suis, avec amour et compassion, intégrer que j’ai le droit de recevoir ce soutien, et de m’y appuyer — et commencer ainsi à nourrir cette estime de moi que je découvre tellement fragile.

Ce n’est probablement pas le dernier épisode de ce fascinant voyage dans les méandres de mon intériorité, mais je fige le récit ici et le publie — curieuse de savoir s’il fera écho chez d’autres, quelles sont les similitudes et les différences, et ce qui a aidé d’autres à cheminer. Pour réagir, n’hésitez pas à m’écrire à al.romanet@gmail.com !

Bibliographie — Lectures qui m’ont aidé

Thomas d’Ansembourg, “Cessez d’être gentils, soyez vrais”

Sebastien Bohler, “Où est le sens”

Nick Montgomery, “La Joie Militante”

Travail en cours (podcast), “Pourquoi votre cerveau a besoin de silence pour se régénérer”